Découverte d’un poète

Mercredi 5 juillet 2017

C’est bien de cela qu’il s’agit ici, et non d’un titre simplement accrocheur. Nous parlons d’un événement rare et précieux auquel nous assistons en ce moment avec une joie dont nous ne saurions vous priver. Pour le dire sans ambages, il s’agit de la découverte de poètes authentiques que viennent de révéler les initiateurs de la Feuille de Chêne, édition récente connue de nos lecteurs, dédiée à promouvoir et soutenir la création et la diffusion d’œuvres poétiques, avec l’appui de la Fondation Marcel Regamey. Ce choix est leur premier acte public, et laisse augurer d’une suite heureuse.

Le recueil publié contient les œuvres de cinq personnes, dont deux lauréats, MM. Edouard de Perrot et Philippe Sudan, qui répondaient exactement aux conditions émises pour le concours, et trois autres personnes dont le jury a reconnu la valeur, MM Jacques Küpfer, Michel Barras et «Dulio». Il nous presse de commencer par rendre compte du premier des lauréats, M. de Perrot.

Il nous donne à lire une vingtaine de poèmes d’une page, écrits pour la plupart sous la forme de sonnets, d’une composition très régulière, que je rappelle brièvement, car la rigidité extérieure (apparente) de la formule fait la grâce de l’ensemble. Voici la règle: le sonnet marotique comporte, dans sa définition, deux quatrains, puis deux tercets rimés ABBA ABBA CCD EED, avec quelques variations possibles. C’est la forme que pratique Clément Marot. Variations visibles chez Malherbe et Ronsard. Et voici un sonnet «de Perrot»:

L’heure exquise (dans le calme des bistrots qui ferment):

J’aime les bistrots désertés
Pour leur qualité de silence
Qu’à peine froisse l’insolence
D’un client mort en liberté

Le garçon cache sa fierté
Sous des dehors de nonchalance,
Traînant le pas dans l’indolence
D’un flamboyant arrière-été.

Un poète à la plume folle
Intrigue les mouches qui volent
De rime en rime à l’unisson.

C’est l’heure exquise d’abandon
Où mon cœur vogue à l’aventure,
Rêvant jusqu’à la fermeture.

D’autres poèmes sont en style de ballade, connue surtout par François Villon. Ici aussi, les contraintes sont exigeantes.

La ballade stricto sensu, selon la poétique française, avec ses difficultés (trois strophes de huit vers, sur trois rimes, les mêmes pour chacune des strophes, plus un «envoi» d’une demi-strophe sur deux des rimes précédentes); le dernier vers de chaque strophe et de l’envoi est un refrain qui rappelle la forme chantée de l’origine; en même temps, il tire aussi l’attention sur le sens princial du poème. Toutes ces difficultés font le charme de l’œuvre, à condition de posséder une variété lexicale et une ductilité de langue qui ne sont pas données à tout le monde. Qu’à cela ne tienne, voici une ballade tirée du même trésor:

Ballade des amants

Au tendre jardin des amants
Pousse une fleur qu’on s’ingénie
A raconter dans les romans
Et dont les vertus infinies
Vont de la douce tyrannie
Aux traquenards des escroqueurs
Que rêve l’amoureux génie
Il n’est chamade que de cœur

Pour s’approprier un moment,
D’une main qui reste impunie,
Ses philtres et ses talismans
Cachés dans sa corolle unie,
Il faut rien moins que l’eau amie,
Décrite par les chroniqueurs,
Que fait la lèvre rajeunie.
Il n’est chamade que de cœur.

Cette eau vit comme le diamant
Des larmes que rien n’a ternies,
Que pleure au fond du Bois charmant
M’amie la Belle endormie,
Qu’ensorcellent les harmonies
Sublimes qu’égrènent des chœurs
Fantômes dans ses insomnies.
Il n’est chamade que de cœur.

Prince, gardez votre ironie
Pour les amants toujours vainqueurs
Et méprisant les agonies.
Il n’est chamade que de cœur.

Rondel. Encore un poème à forme fixe: deux rimes, (pas plus) pour treize vers!

Les exemples cités suffisent, je pense, à faire sentir le bénéfice paradoxal des vers «contraints»: au lieu de paraître mécaniques et artificiels, nous sentons qu’ils apportent une qualité supplémentaire, une richesse comme d’un écrin qui enchâsse une perle.

M. de Perrot nous offre encore, à côté de ces types traditionnels, des vers libres de grande élégance, qui montrent ainsi sa maîtrise dans la pluralité de ses goûts. On dit aussi que le style, c’est l’homme: ici, sans vouloir faire le devin, nous trouvons un monde qui nous est familier, et dans lequel nous entrons avec plaisir, sans exclusive.

Mais il y a encore une chose qu’il faudrait dire au sujet du choix rapide et sûr de soi du jury: un poème, comme toute œuvre d’art, est un «être», qui n’a pas à se prouver; il s’agit plutôt de la conquête de l’esprit humain par le mystère de l’«être» ou la beauté. Mais toute la création, toutes les créatures, ont leur mystère, qui tient à leur être propre et profond. Cette réalité est cachée à la raison raisonnante, mais nous est révélée par l’amour qu’on leur porte; au fond, on peut se dire que leur «présence fraternelle» vient de notre commune «fraternité de créatures» dans une même création. Il faut croire que la rencontre du jury a revêtu l’éclat d’un coup de foudre.

Georges Perrin
La Nation n° 2073, 23 juin 2017

Mercredi 5 juillet 2017

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